Vivre et travailler en temps réel

Qui sont ces « nouveaux prolétaires de la presse », comme les a nommés un article de Backchich? Après Anne-Laure Pham, journaliste à L’Express.fr, direction le site d’un autre hebdomadaire, le Nouvel Obs.

La salle est minuscule et étouffante. Une vingtaine de journalistes de 20 à 30 ans de la rédaction web du Nouvel Obs tapent frénétiquement sur les claviers de leurs ordinateurs. Le regard collé à l’écran, où les dépêches AFP se succèdent l’une après l’autre, François Sionneau, 25 ans, prend le temps de décliner son CV. Son parcours scolaire est « banal« , comme il le dit : après avoir fait hypokhâgne et khâgne, Sciences-Po Lille et sept mois de stage au Nouvel Obs, il a intégré pleinement la rédaction. D’abord comme pigiste, puis en CDD et CDI depuis un an et demi.

Une rédaction à part

« Certains journalistes de la rédaction papier n’aiment pas ce que nous faisons au Web, dit-il. Pour eux, on est des pisse-copies. C’est vrai que notre travail est basé sur les dépêches d’agences, mais c’est comme ça que fonctionnent toutes les rédactions d’actu chaude, qu’elles soient télé ou radio« , assure-t-il. Et il essaye de s’expliquer à lui-même les raisons de cette « absence de relations » entre les deux «générations » de journalistes.  « Ils ne nous aiment pas ou ils n’ont pas envie de nous aimer. Cela tient à ce qu’ils font un travail très différent du nôtre. Leur travail c’est l’analyse, et nous n’en faisons pas. Ce n’est pas notre but. Notre écriture reproduit le style des dépêches. Elle ne vise pas à une présentation enjolivée. Notre objectif est de réagir instantanément et de rester concis« .

Même si le site du Nouvel Obs, dix ans d’existence et 11 millions de visites par mois, publie les articles du magazine, la rédaction web a les mains libres pour traiter l’actualité chaude. Le but, comme le dit François Sionneau, « c’est de travailler en temps réel à construire un véritable journal en ligne » : avec sa Une, ses informations hiérarchisées, ses rubriques…

Au total, l’équipe de la rédaction web fournit entre 200 et 300 articles par jour, calcule-t-il, dont des articles d’actualité, « d’éclairage », des interviews et des galeries photos. « Nous réécrivons les dépêches pour les actualiser, les hiérarchiser, nous les complétons par des entretiens téléphoniques ou des forums, nous les compilons« . Donc, plus de dix articles par jour par personne. Mais, ajoute-t-il, « Nous ne fonctionnons par quota. Un papier rédigé le matin est susceptible d’être repris plus tard dans la journée, sous un angle différent, réactualisé ou complètement réécrit, parce qu’une nouvelle info est tombée »

Des conditions de travail qui laissent à désirer

Etre « synchronisé avec l’actualité » impose des horaires de travail flexibles et souvent contraignants. La journée de François commence souvent à six heures du matin, il reste au bureau la plupart de temps, l’occasion est rare de faire des reportages sur le « terrain ». Le soir, chez lui, il ne quitte pas l’actualité : il continue à s’informer des dépêches d’agences, jusqu’à 23 heures parfois. Et même le week-end, il n’a pas le loisir d’oublier ses obligations professionnelles. C’est le prix à payer pour « être réactif, tout le temps dans l’actu« .

Et le salaire? « C’est un gros problème« , avoue François. « Par rapport aux collègues de la rédaction papier, nous sommes beaucoup moins payés. C’est une différence qui n’est pas toujours évidente, vu que nous travaillons vraiment beaucoup« . Une différence compensée par « l’adrénaline« : « C’est passionnant d’être en permanence dans l’actualité, de travailler sous la pression. Nous venons d’intégrer le métier, nous sommes jeunes, et pourtant nous traitons de sujets importants dans tous les domaines « . Car à la rédaction web du Nouvel Obs, « tout le monde est généraliste : chacun peut travailler sur des sujets politiques, internationaux ou sportifs à la fois »

François, comme Anne-Laure Pham, croit que les aspects négatifs du métier (salaire, conditions de travail, prestige du métier…) vont évoluer.  « Le temps réel ne sera plus le seul mode de travail d’un journaliste sur Internet. Nous ferons certainement plus de vidéos, de « web magazines ». Nous ne travaillons plus de la même manière qu’il y a trois ans quand je suis arrivé. Les possibilités d’Internet augmentent, en rapidité, en capacité vidéo. Je ne me sens pas moins journaliste que tel ou tel autre journaliste. Nous travaillons au Nouvel Obs, qui possède une certaine réputation. Et je sais ce que vaut notre travail. »

Diana Ibragimova et Zhuoying Feng

2 réponses à “Vivre et travailler en temps réel

  1. Pingback: Papier contre web: “le débat est terminé” « Les Etats Généraux de la presse (pôle 3)

  2. Les supports et les techniques de langage sont les lois de ce système de communication. Le web2 sur clé USB bootable semble être le futur en ce domaine. Son utilisation nécessite l’abandon de nombreuses pratiques qui n’ont pas été ni remise en question, ni encore comprise par de nombreuses rédactions. Il voit le changement, parfois se demande pourquoi, mais ne sont pas près à reconnaitre la réalité. Comme tout décalage se paie cache dans se monde interactif de communication, il arrive souvent que cela se paie à grand fort prix.
    Cordialement

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s