Le journaliste web de demain: portrait par nos observateurs

Après chaque journée de débat, nous posons une question à des blogueurs, des journalistes et des spécialistes du Web.

Jeudi 30 octobre

Les journalistes sont-ils bien formés au web ? Comment améliorer leur formation ? A quoi devra ressembler le journaliste web de demain ? Quelles devront être ses compétences ?

Les premières réponses

Antoine Menusier, fondateur du Bondy Blog

Au Bondy Blog, il n’y a pas parmi les blogueurs de journalistes à proprement parler. Nous sommes deux encadrants journalistes professionnels pour une équipe d’une quinzaine de blogueurs. Ce que nous attendons d’eux, c’est de la rigueur dans l’information qu’ils rapportent (vérifier les faits, sourcer l’info, etc.). Cela dit, nous leur laissons une grande liberté de style et de ton. La question pourrait être inversée: les blogueurs sont-ils bien formés au journalisme? Cela me semble plus important. Ce qui compte, c’est la qualité de l’article, produit sur le web ou sur un support papier.

La maîtrise technologique et temporelle du web (outils et réactivité) est en revanche une donnée essentielle du journalisme web. Et là, une adaptation pratique et « culturelle » est nécessaire pour les journalistes qui viennent de la presse papier. Comment améliorer leur formation? Peut-être cela existe-t-il déjà, mais ce qui serait bien c’est que les écoles de journalisme forment aux outils informatiques du web, qui a son langage. Des cours de formation continue devraient être instaurés.

A quoi devra ressembler le journaliste web de demain ? Le web est aujourd’hui considéré comme un espace de liberté. Les journalistes qui disent s’autocensurer dans leur rédaction papier trouvent sur le web un terrain où ils peuvent « se lâcher ». Le journaliste web de demain devra respecter les règles déontologiques de la presse tout en conservant l’acquis du web: la liberté d’expression.

Quelles devront être ses compétences ? Outre la maîtrise de l’outil informatique, les mêmes que celles qu’on exige d’un journaliste « traditionnel ».

Emery Doligé, blogueur (Choses vues)

Le 20h de TF1 tourne toujours autour de 30%. Les informations délivrées par les radios sont les plus écoutées et l’ensemble de la presse papier devrait avoir 7% de croissance d’ici à 2012. Les journalistes d’hier savaient écrire, créer de l’information. Mais la société consomme aujourd’hui de la « fast-info ». Pour s’en convaincre il suffit de voir que des hebdomadaires sont devenus des quotidiens sur le net et que les flux rss sont là pour activer la proximité de l’information. Les journalistes sont contestés par des blogueurs plus rapides, plus au fait des technologies et capables non seulement de manier les mots mais aussi l’image et le son.

Des évolutions majeures sont en marche. Un exemple révélateur : le journaliste sorti d’école trouvait insultant d’être dans une rédaction web il y a encore 5 ans, aujourd’hui, il sait que c’est là qu’il va davantage être lu. Être visible. Cette proximité, en plus d’être au fait de toutes les technologies pour émettre de l’information, obligera le journaliste de demain à se former à l’animation d’une communauté de lecteurs.

Narvic, blogueur (Novovision)

Les journalistes français « en exercice », pour ce qu’en j’en vois, sont très mal formés ne serait-ce qu’à l’usage d’internet, aussi bien comme outil d’information personnelle et de recherche d’information à usage professionnel, que comme outil de communication, a fortiori comme outil de publication… Il me semble que les choses s’arrangent nettement avec les plus jeunes générations, au moins pour ce qui est de la connaissance des outils et de leur usage…

Il se pose un réel problème de formation continue aux bases d’internet pour les journalistes en poste. Quelle que soit leur fonction, un effort de formation important me semble nécessaire, dans toutes les rédactions. Tant au niveau de la formation initiale que de la formation continue, il me semble aussi que l’on manque cruellement de journalistes disposant d’une compétence informatique poussée. Des ressources d’information considérables « gisent », par exemple, dans les bases de données disponibles en ligne, mais on manque de journalistes- techniciens sachant les extraire. Des journalistes-développeurs devraient également être en mesure de participer à l’élaboration technique des projets complexes. Outre ce journaliste-technicien développeur, de nouveaux profils de journalistes en ligne se dessinent : journaliste-documentaliste- référenceur (rompu aux technique d’indexation et de référencement), journaliste-animateur de communautés en ligne (prenant en charge la modération des espaces communautaires, mais aussi l’animation de la conversation en ligne, la recherche – mise en valeur – édition des contenus générés par l’utilisateur/UGC). Pour tous les journalistes web, le socle minimum de compétences commun se modifie par rapport à celui des journalistes traditionnels : la maîtrise poussée des outils de recherche d’information et de veille en ligne, la maîtrise minimum et polyvalente de l’écriture web  (hypertexte, référencement) et des outils multimédia (son et vidéo), des capacités d’édition poussées, et des capacités d’animation. C’est sur ce « pot commun » que viennent ensuite se greffer des spécialisations éventuelles. Ce qui ne change pas en revanche, et qu’il ne faut surtout pas négliger, c’est que le journalisme exige avant tout une culture générale très large et approfondie, sans laquelle la formation technique ne mènera jamais au journalisme.

Fabrice Epelboin, consultant et blogueur (networking-social.com)

J’avoue ne pas connaitre les formations actuelles des journalistes, mais je doute qu’ils soient parfaitement formés. Ceci dit, le problème est ailleurs.

Les séniors, ceux qui ont de la visibilité et qui signent leurs articles, ceux qui peuvent avoir un impact sur l’évolution de leur média, eux, ne sont pas formés du tout. Donc s’il y a un problème de formation, c’est du coté de la formation permanente qu’il serait judicieux d’aller voir. La presse n’a pas suffisamment de temps devant elle pour attendre patiemment qu’une nouvelle génération prenne le pouvoir et résolve le problème. Il faut agir dans les mois et années qui viennent, pas à un horizon de 5 ou 10 ans. Si rien n’est fait, nous aurons rapidement une presse financée par l’Etat (les budgets pub vont se faire très rare dans très peu de temps), et qui achètera la Pravda en France ? (Je crois que Christine Albanel à trouvé la solution en finançant l’abonnement de presse pour les jeune, c’est stupide)

La formulation de la question, elle même, me pose probleme. Envisager qu’il puisse exister UNE formation qui réglerait le problème est une illusion. Internet change, et très vite. Là encore, il s’agit de formation permanente. La sensibilité aux blogs (et plus généralement au fait d’avoir des lecteurs qui interagissent avec les journalistes), est un problème qui a 4 ans d’âge, et qui n’est toujours pas résolu.

Aujourd’hui, les sujets à connaître pour tout journaliste seraient les nouvelles méthodes de veilles, le management de communauté, le link journalism. Demain, allez savoir. Mais demain, c’est dans 6 mois.

Le journaliste de demain ? Un bloggeur adolescent qui s’est formé au journalisme sans oublier ses débuts, un homme de réseaux (en ligne et hors ligne), une personne en charge non seulement de ses contenus mais
également d’entretenir et d’interagir avec la communauté qui se forme autour de ceux ci, avec plus de transparence sur ses source (cf link journalism), plus d’interaction. En poussant le trait, un bloggeur qui
arrive dans un journal/média en apportant SON audience (et en négociant sa rémunération en fonction de celle ci, en toute évidence). En poussant carrément le trait, pourquoi ne pas imaginer un journaliste indépendant, dont les enquêtes seraient financées par ses lecteurs, ce type de modèle arrive pour les groupe de musique, après tout. On est loin d’avoir tous les outils de monétisation pour permettre ce genre de modèle économique, mais avec le tarissement de la pub classique qui s’annonce, les budgets internet devrait augmenter encore un peu (toutes les études le montrent), et on devrait y arriver un jour ou l’autre.

Enfin, le journaliste de demain sera réellement journaliste, partout où la fonction même de journaliste n’apporte pas de réelle valeur ajoutée au contenu, il sera remplacé par un rédacteur, voire outsourcer, car en période de crise, on cherche pour maintenir les  bateaux à flot, à réduire tous les coûts. Je veux bien croire qu’il faille un véritable journaliste pour traiter de politique, mais pour parler de tricot, ou de shopping, j’ai de sérieux doutes.

Le journaliste de demain sera conscient de l’écosystème informationnel auquel il participe, aura infiniment plus d’éthique qu’aujourd’hui, et adoptera le concept de ‘disclaimer’ que tous les blog pro ont adopté peu à peu (Techcrunch, Readwriteweb, etc), signalant de façon claire là où il y a un conflit d’intérêt (la société sur laquelle nous écrivons appartient au Groupe qui nous dirige, notre patron est un ami du président, etc.)

Comment améliorer leur formation ? En les mettant au front des le départ (via les blog, c’est facile à faire, ca permettrait aux meilleurs d’être recrutés plus facilement, aux mauvais de changer de carrière à temps), en faisant de la formation permanente, j’insiste, la presse papier a été définie il y a… ma foi… vraiment, très très  longtemps, et n’a pas vraiment bougé. Internet change du tout au tout en 5 ans et connaît une évolution majeure tous les 6 mois, on ne peut prétendre à être formé à une telle chose une fois pour toute, c’est  une aberration.

Enfin, et là c’est vraiment un avis subjectif, le journaliste de demain devra avoir une opinion. Comme le soulignait il y a peu Michael Arrington (le patron de Techcrunch), les journalistes, à défaut d’afficher leurs opinions, cherchent quelqu’un pour le faire à leur place, quitte à extraire un mot d’un contexte dans le seul but de servir leur vision, et en France, nous sommes arrivés au royaume du plat et du consensuel. Il n’y a plus de lecteur pour celà (en fait, si, mais ils lisent 20 minutes ou Metro).

La France est un lieu de débat, et celui ci se passe ailleurs, la presse n’y participe plus (cf le référundum Européen). Le journaliste, s’il veut revenir au centre du débat, doit avoir un avis et cesser d’essayer de faire croire qu’il est neutre (une vaste blague à laquelle personne ne croit).

David Abiker (chroniqueur à France Info)

Les journalistes sont-ils bien formés au web ?
Ils sont sur-formés. Vous les envoyez sur le terrain, il reviennent avec un papier, un son, des photos et une vidéo. Le journaliste d’aujourd’hui qui sort de l’école, c’est Shiva.

Comment améliorer leur formation ?
Qu’ils passent du temps sur des œuvres originales. Des textes fondamentaux du type le capital de Karl Marx ou la Théorie générale de l’emploi et de la monnaie de Keynes ou encore La Richesse des nations d’Adam Smith. On passe trop de temps sur des textes de deuxième ou troisième main : dépêche, dépêche ! Il faut retourner à la documentation d’origine : énoncés de jugements, rapports annuels d’entreprise, PV d’assemblées et de comités d’entreprise, ancien et nouveau testament en araméen. Revenir à la source.
Ecrite, au moins.

A quoi devra ressembler le journaliste web de demain ?
A un journaliste mais en mieux payé.

Quelles devront être ses compétences ?
La lenteur et l’autisme.

Une réponse à “Le journaliste web de demain: portrait par nos observateurs

  1. David Abiker soulève un point fondamental : le retour aux sources.
    Je reviens sur la question de la formation et de la responsabilité des écoles avec un exemple tiré de ma propre expérience.
    J’ai échoué lourdement à l’oral de deux écoles de journalisme française: l’ESJ Lille et l’IPJ Paris, avec des notes de 2 et 3 sur 20.
    Mais lors des épreuves écrites communes à ces écoles, j’ai décelé des erreurs, approximations, imprécisions dans l’énoncé des questions, toutes liées au domaine économique (ma spécialité d’origine bac eco, prépa HEC, école de commerce). Sans doute y avait il des erreurs dans d’autres domaines que je n’ai pas décelées. Je trouve ça effarant.
    J’en déduis, et je l’ai vérifié aux oraux, que les écoles délivrent un enseignement idéologique au détriment de la rigueur et de l’efficacité.
    Par conséquent, les médias grouillent de journalistes incapables « intellectuellement » de poser à leurs interlocuteurs les questions qui fâchent. Ce n’est même pas la censure du pouvoir qui les bloquent, c’est simplement leur métier qu’ils exercent comme une chambre d’enregistrement.

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